Il n'est de moutarde que de Dijon
Le Duc Philippe le Téméraire l'affichait fièrement : "Moult Me Tarde" ! Avec une telle devise, difficile de renier son attachement à un condiment phare de la gastronomie. Car c'est bel et bien à Dijon que fut créée cette moutarde. Nous sommes alors en 1752, en présence de Jean Aigeon. En 1937, alors que la Bourgogne compte 160 moutardiers, le condiment obtient le nom de "moutarde de Dijon" pour sa recette et non plus pour son terroir. Au lendemain de la guerre, ils ne seront plus que 6 professionnels. Mais, depuis 2002, la productivité de l'usine de Dijon a baissé de 42% passant de 91 000 tonnes en 2002 à 55 000 tonnes en 2008. Propriétaire de la marque depuis l'an 2000, Unilever dégage lui un profit de 1,7 milliards de dollars sur le troisième trimestre 2008 (+ 60%) et Amora enregistre un chiffre d'affaire de 207 millions d'euros pour un bénéfice net de 25 millions d'euros. Le 20 novembre 2008, chacun s'y attendait mais beaucoup ne voulaient pas y croire. Les uns sont abasourdis, les autres sont incrédules : tel un couperet, l'annonce de la fermeture tombe et sème le trouble, amenant toute une ville à se souder dernière la grande cause régionale du moment.
"Du jamais vu"
Ce soutien, Bernard Deschamps ne s'y attendait pas et n'en revient toujours pas. La veille de la grande manifestation de soutien en décembre 2008, il n'a pas dormi, pensant alors "qu'ils ne seraient que 10 pèlerins". Au lieu de cela, une exposition est mise en place par la Municipalité, un mur de signatures est couvert en moins d'une semaine, une pétition est lancée et, le samedi 6 décembre, plus de 3 500 personnes descendent dans la rue. Cette mobilisation le conduit à nourrir "une vraie reconnaissance envers la population dijonnaise mais aussi extérieure". Car c'est ce soutien qui lui a permis de remporter la bataille, pourtant loin d'être gagnée d'avance. Ainsi, quand il signe l'accord le 26 mars 2009, il s'attire les foudres des manifestants qui tiennent un piquet de grève depuis 10 jours. "Aujourd'hui, je ne regrette pas de l'avoir signé, nous confie-t-il. J'étais persuadé que l'on pouvait tout perdre". Par tout perdre, il faut comprendre l'indemnité légale de licenciement et cette prime de préjudice, "difficile à négocier" et qui atteint 50 000 euros. "Du jamais vu pour d'autres sociétés". Au total, chaque salarié peut partir avec 65 000 euros minimum : un succès obtenu "sans bouteilles de gaz et compagnie !"
Vers le plus grand centre européen de condiments
Aujourd'hui, la direction d'Amora-Maille tient ses promesses : "Les licenciements ont débuté le 1er juillet 2009 et il reste encore 10 salariés à qui on doit envoyer une lettre". A ce jour, 350 000 euros ont été débloqués par le groupe pour la formation des 212 licenciés, en plus des possibilités offertes pour l'aide à la création d'entreprise ou encore au déménagement sur Chevigny-Saint-Sauveur. Mieux encore, "la production de vinaigrette délocalisée en Tchéquie il y a 3 ans est revenue depuis quelques jours sur le site" et la ligne de production est actuellement en cours de rodage, employant ainsi 32 personnes supplémentaires. Mayonnaises, cornichons, vinaigrettes : 96 emplois sont ainsi créés et pourvus de personnes provenant du site de Dijon ou d'Appoigny, dans l'Yonne. A terme, le site de Chevigny devrait compter 235 salariés ; il ambitionne de devenir le "plus grand centre de condiment d'Europe", avec notamment la construction prochaine d'un pôle de recherche. "La direction tient ses engagements, conclut Bernard Deschamps, et même plus. C'est une belle victoire (...) si l'on prend en compte les sommes d'investissements prévues aujourd'hui largement dépassées."
Une stabilité retrouvée ?
Sur la question des licenciements, la situation reste néanmoins complexe. En effet, comme nous l'explique Bernard Deschamps, une liste de volontariat a été mise en place destinée à ceux qui souhaitent rejoindre le site de Chevigny-Saint-Sauveur. "Mais, déplore-t-il, certaines personnes ont préféré récupérer les indemnités plutôt que de changer de lieu géographique d'activité". Une liste qui reste cependant ouverte : "Si aujourd'hui, un employé souhaite rejoindre Chevigny, c'est toujours possible", en considérant qu'il devra rembourser les indemnités précédemment perçues... Sur l'avenir de l'usine, celui qui a intégré le groupe en 1978 reste plus que confiant, se félicitant même du retour "d'une politique industrielle et commerciale" totalement occultée par le précédent président d'Unilever Monde. Amora signe son retour à la télé tandis que les investissements tentent à pérenniser le site de Chevigny. reste une question en suspens : restera-t-il entre les mains d'Unilever encore de nombreux mois ?
"On a quand même 212 personnes sur la route", finit le syndicaliste. La perte d'un emblème pour la ville, une mini révolution dans la vie économique mais aussi la source de dégâts, trop souvent sous-estimés, au cœur même de la sphère familiale...
http://www.dijonscope.com/001954-amora-maille-il-reste-encore-10-personnes-a-licencier